Olbia, cité gréco-scythe sur kes bords du Dnjepr
Olbia, aux bords du Dnjepr, attend toujours
(www.ukrainer.net/olbia-grande cité antique)

En ces tristes jours où nous pensons à nos amis à l’Est de l’Europe, où nous déplorons le gâchis de trente années de chances mises en péril….

Quelques souvenirs et images

Berlin 30 Mai 1992 : au cours d’une conférence 1 entre acteurs sociaux de l’Ouest, du Centre et de l’Est de l’Europe, le représentant de l’Ukraine, envoyé par son Ministère des Affaires Sociales, est assis en face du participant Russe, un médecin directeur d’un orphelinat de Moscou. Il refuse l’interprétation vers la langue russe proposée aux deux et sur le champ, nous devons trouver un interprète Ukrainien. Je m’interroge sur le besoin impérieux de cette jeune Ukraine indépendante, de manifester ainsi son opposition à la Russie. Je relève le rôle qu’on y fait jouer à la langue qui est, en fait, une langue-sœur du Russe.

Olbia, Juillet 1998 : Au bord du Dnjepr, entre Odessa et Nikolaïev, se trouve la cité greco-scythe d’Olbia. Avec le soutien de l’UNESCO, des camps d’initiation archéologique y sont organisés chaque été pour une centaine de jeunes adultes. Je m’y rends avec un groupe de jeunes Allemands du Brandebourg pour y retrouver des jeunes alumnis de l’Orphélinat de Moscou resté notre partenaire. Les autres viennent de toute l’Ukraine. On gratte le sol de 5h à 9h, puis, les journées coulent doucement sous la chaleur. Chercher l‘eau dans le village voisin est une longue corvée, observer les artistes de mécaniciens remettre en route, avec des outils rudimentaires, le camion qui devra retourner sur 3000km jusqu’à Moscou, une autre occupation, tout comme, en prévision des tornados qui ne manqueront pas d’arriver, le maintien des tentes qui ont eu leurs heures de gloire sous le socialisme lointain. Le chef de groupe a dû accepter nos Deutsche Mark pour les réparer. Le bain dans le Dnjepr, au milieu des vaches et des chiens, réunit tout le monde, et surtout les longues soirées autour du feu et de la vodka. La jeune Marina avec sa guitare, chante doucement le tragique « Afghanistan » , terrible souvenir partagé par tous. Les jeunes Serguei et Pacha, de Moscou, commentent : « Mascha tu comprends, on est frères, les Ukrainiens sont indépendants mais ils sont comme nous, on ne peut pas imaginer que c’est un autre pays. « 

Moscou, Automne 2006 : Notre amie Maria Tropinskaya m’amène vers leur datcha. Nous chantonnons « Let it be, let it be !… » Elle explique que sa génération a grandi dans un pays qui était le meilleur du monde : qui avait vaincu les Nazis au prix de plus d’efforts que quiconque, qui était allé le premier dans l’espace, qui ramassait le plus de médailles aux Jeux Olympiques. Et maintenant… ? Heureusement, Poutine avait remis de l’ordre et « ça va mieux. » Oui, je sens que la nervosité ambiante, les cris dans les appartements réduits, les bagarres sur les marchés, ressentis en automne 1997, s’est évanouie. J’évoque prudemment le meurtre récent de la journaliste Anna Politkovskaya. Oui ce n’est pas bien mais, « oh, dit le mari de Maria, pour celle-là, je ne vais pas pleurer. »

Peur ? Ignorance ? Refus de réfléchir ? (Des Allemands du temps du « 3e Reich » répondaient,sans doute aucun, la même chose.)

En 2009, dernier de nos échanges de stagiaires russes et allemands. Nastja et Igor de Irkutsk quittent le Brandebourg. La famille germano-russe de pasteur, à la tête de notre association- partenaire là-bas, s’apprête à rentrer en Allemagne, tristes : »Nous avons dû constater qu’il ne nous sera pas possible d’éduquer ici nos enfants. »

La reprise en main de l’État est en cours d’achèvement, les Régions, l’Église (y compris hors-frontières), les associations….jusqu’à l’interdiction en 2021 de « Mémorial » qui s’était attaché à documenter les ravages sous Staline. (Ne parlons pas des institutions ou des médias).

Dois-je mentionner le sort de nos partenaires de l’Orphélinat de Moscou : le médecin , arrêté dès 1992 et condamné à 8 ans de prison pour « détention illicite de devises étrangères » ; l’éducateur , l’exceptionnel Sergueï Levine, aggréssé dans la rue en 1999. Je l’ai revu en 2000, ce n’était plus le même homme. Son association de soutien aux anciens orphelins a dû se dissoudre.

Mais, la vie quotidienne des Russes même ordinaires, est meilleure, selon leurs dires et il faut les croire, et c’est un bien. Ils ressentent qu’ils « ne sont pas aimés » et ont de moins en moins de moyens pour en discerner les causes.

Berlin, Novembre 2013. Le Majdan à Kiev est agité car le Président refuse de signer l’accord d’association avec l’UE . (Quels étaient les rôles des Européens et des USA dans ces évolutions – qui le sait?) Nous discutons avec un ami économiste et je note : « Aujourd’hui comme depuis toujours, l’Allemagne se trouve géopolitiquement en dépendance de la Russie. Et parallèlement, la Russie n’abandonnera jamais sa situation de pouvoir, quelque brutale et arriérée du point de vue de son développement économique elle soit. Et elle n’a besoin de personne pour s’imposer. » 2

Février/Mars 2014 . Les drapeaux de l’UE sur le Majdan, le départ du Président pour la Russie, un nouveau gouvernement et de suite, une loi interdisant le Russe comme deuxième langue. Etant donné le bi-linguisme général, cette loi vise les Russophiles plus que les Russophones. Je sursaute et note : « Jamais la Russie ne peut accepter un tel déni de l’héritage commun. Mais – peut-on obliger les voisins de la Russie à rester des petites souris grises ? 3 Alors, ils demandent l’aide de l’Ouest : mais nous ne pouvons les aider. La société ukrainienne doit se trouver elle-même. »

Des leçons : deux lignes rouges pour le discours politique

Le lundi 21 février dernier, nous écoutons M.Poutine en direct. D’instinct, je vais chercher sur Wikipedia les discours de Hitler avant l’invasion de la Tchéchoslovaquie 4 . J’y lis une similitude qui dépasse mes craintes. Et donc aujourd’hui, un œil dans le rétroviseur, et un œil sur la route, deux lignes rouges m’apparaissent que nous devons et pouvons éviter, la main fermement sur le guidon, roulant dans le continent y compris en France.

Première leçon : Eviter l’entrave du révisionnisme

Hitler avait focalisé le regard des Allemands sur l’humiliation par le Traité de Versailles . Poutine nomme la fin de l’Empire URSS 5 « la plus grande catastrophe du XXe siècle. »

Le refus d’accepter un changement d’époque, une page d’histoire qui se tourne, rétrécit voir corrompt la capacité à saisir les chances de l’avenir. Il aboutit à une stérilisation des forces vives de la société.

Les Ouest-Européens , pas à pas, ont réussi à apprendre après 1945 que la sécurité de leurs pays repose plus sur la confiance réciproque que sur leurs frontières. Apprentissage difficile, toujours menacé et donc à reprendre, mais le résultat est là : la société ouest-européenne exerce une attractivité indéniable. Par exemple sur les Ukrainiens. Et la Russie, comme handicapée, ne peut s’y ouvrir. 6

2) Eviter le frein de l’ethnocentrisme

Le pan-slawisme, comme jadis le pan-germanisme, et aujourd’hui les tentations « pan-magyariste » 7 et « pan-turque » 8 sont inutilisables devant les défis de demain. Progressistes parmi les idéaux républicains du XIXe siècle, ils sont inopérants aujourd’hui : le réchauffement climatique se moque des passeports.

Identifier, forcer, imposer des liens ethniques pour définir des appartenances politiques est aussi improductif que l’utilisation des liens religieux à cette fin.

Depuis que la technique a fait du monde un seul espace, avec ses périls et ses chances, c’est assez laborieux que de remettre 100 fois l’ouvrage de civilisation sur le métier des Droits de l’Homme, de nos constitutions, traditions et cultures pour que nous ne nous encombrions plus de « fraternités » qui empêchent la fraternité humaine – et cachent mal des désirs de domination.

Et une détermination : que les Européens s’occupent de leur continent.

Et si, en effet, révisionnisme et ethnocentrisme n’étaient que des prétextes au pur désir de pouvoir de la part d’hommes vieillissants ? Quoi qu’il en soit, il est insupportable de laisser la Russie et les USA régler leurs différends sur le sol européen.

Le révisionnisme et l’ethnocentrisme sont des maladies que les Européens connaissent bien et que certains d’entre eux ont appris à traiter. La France et l’UE ne peuvent peut-être pas beaucoup aider aujourd’hui militairement. Mais ils peuvent et doivent aider à faire évoluer les discours politiques, à l’intérieur de nos pays et sur le continent.

C’est aussi un enjeu des campagnes électorales actuelles en France : il ne faut céder fut-ce un centimètre au « Europe-Bashing » ; il faut surveiller les entraves et les freins aux sources de discours qui nous parlent d’identité et de communauté. Celle-ci , la nôtre, cherche la liberté et l’équité pour tous.

Dimanche 26 février

1Mouvement International ATD Quart-Monde, « Pauvreté, Droits de l’Homme et Démocratie en Europe », 30/31 Mai 1992, Berlin

2Cf. les contributions de Prof.Dr.C .von Hirschhausen , Institut Jacques-Delors, Berlin

3Voir actuellement Interview du Spiegel avec les Prix Nobel de Littérature Herta Müller et Svetlana Alexievitch, dans :Courrier International, no.1634 du 24 février 2022 : « C’est une vraie malédiction d’être voisins de la Russie »

4Discours du 12 septembre 1938 devant le Parteitag NSDAP à Nuremberg

5cf. Ryszard Kapuczynski, «Imperium »,Random House, Inc., New York 1994

6cf. Bernard Guetta MPE , 22 février 2022, sur son site-web.

7M.Orban offre un passeport Hongrois aux populations d’origine hongroise du Banat et de Trans-Sylvanie,en Roumanie

8M.Erdogan fait campagne électorale en Allemagne et France en cherchant à s’y rendre personnellement