Le 9 avril dernier, le Général Jovan Divjak , le Général serbe qui a refusé le siège de Sarajevo et est devenu le défenseur de la ville assiégée et bombardée , de 1993 – 96, a dû rendre les armes à sa maladie, à l’âge de 84 ans.

Sur les sentiers arides de l’Europe –

-il était une fois –

à Albertville en Savoie,

quelques anciens volontaires des JO d’Albertville 92 qui, interpellés dès un an plus tard par les bombardements, les tirs des snipers et les atrocités qui s’abattaient sur Sarajevo, capitale des Jeux Olympiques d’Hiver en Yougoslavie en 1984, décidèrent par solidarité olympique Sarajevo-Albertville de créer l’association « Pour que vive Sarajevo » .

Pendant que la Yougoslavie se disloquait dans la catastrophe de la guerre civile, nos amis se mirent à collecter de quoi soutenir la population de Sarajevo et à effectuer d’innombrables aller-retours, depuis Albertville : 43 voyages pendant et après la guerre, 21 convois humanitaires, missions d’études des besoins. Elaboration de programmes de reconstruction et de développement. Sur place, ils firent la connaissance du Général Jovan Divjak, et ne se quittèrent plus. Ils aidèrent aussi à l’accueil des réfugiés à Albertville. Après la guerre, le Général avait besoin d’aide pour bâtir son oeuvre de soutien éducatif aux orphelins de guerre (OGBH, www.ogbih.com.ba ), et Albertville avec Henri-Georges Brun à la tête du groupe, répondait présent. Entre autres, ils organisèrent trois concerts européens de la réconciliation.

Pendant ce temps, notre propre famille avait rejoint le Brandebourg en Allemagne, où j’étais embauchée par une association de lutte contre la xénophobie. (RAA Brandenburg,

www.raa-brandenburg.de ) Des lieux d’accueil pour les réfugiés yougoslaves s’improvisèrent partout. Il fallait protéger les différents groupes entre eux (et j’admirais les efforts de tolérance entre eux, malgré tout) – et de l’hostilité de la population. Nous tâchions de créer des ponts, des rencontres. J’étais atterrée de pouvoir faire si peu pour ces familles-là, ces réfugiés qui payaient le prix fort de la chute du Mur de Berlin, la disruption d’un ordre établi – certes détestable, mais ordre tout de même et établi, et nous devenions tous témoins impuissants, de loin, des déchaînements de la haine organisée.

A cette époque, je compris la prudence du Père Joseph Wresinski par rapport aux révolutions. On en touchait les conséquences à fleur de peau…

Mon mari et moi voyagions régulièrement en Pologne en ces temps-là. Un jour, à la recherche d’un diacre accueillant des hommes sans-abris, au Sud de Wroclaw, interpellés au tournant du chemin par le silence d’un immense terrain boisé, nous éteignÏmes le moteur de la voiture. Nous étions tombés sur le cimetière de la guerre de 14-18 de Lambinowice, (Lambsdorff), et, à perte de vue, sur les petites plaques ou croix indiquant des très jeunes soldats de toute l’Europe, Centrale et du Sud-Est, dans un sommeil d’oubli séculaire sauf par les oiseaux.

C’était il y a 30 ans, et je me promis de revenir sur ce lieu un jour, avec des Européens de partout. De même que je me promettais de pouvoir, un jour, être utile pour les gens de Bosnie-Herzégovine.

Nous rentrâmes en France en 2011et nous installâmes en Savoie. Dans ma tête, un projet de rencontres humaines et artistiques européennes pendant les années du Centenaire de la Grande Guerre était déjà bien niché. Et voilà que j’entends Henri-Georges Brun, entretemps Président de la Maison d’Europe d’Albertville, au cours d’une manifestation publique, rappeler au micro que l’on ne pouvait construire l’Europe si on oubliait des leçons et les appels de la Bosnie-Herzégovine....

…..quelques mois plus tard, je frappai à la porte de la Dobojska, 4 , à Sarajevo, en compagnie de Claude et Claude Bouveresse, militants humanitaires de Chambéry (Claudia est aujourd’hui Présidente de Emmaüs Chambéry). Le Général nous reçut gentiment mais nous faisait comprendre ce que Francis Bueb, alors Directeur de l’Institut Français à Sarajevo, m’avait déjà dit brutalement: « si vous ne venez pas ici pour dix ans, vous pouvez rester chez vous.  » 1 Mais le Général nous donnait une chance et accepta de constituer une équipe de jeunes, de recevoir des délégations de France, Allemagne et Pologne en Juin 2014, pour lancer la commémoration de la Grande Guerre, et d’envoyer ces jeunes à un cycle de rencontres dans chaque pays partenaire. Une vingtaine des jeunes bénéficiaires et bénévoles d’ OGBH ont participé à 8 rencontres européennes pendant ces années-là.

Et effectivement, une halte chantante au cimétière de Lambinowice se réalisa dans le cadre de VoCE14-18 (www.voce1418.fr), avec une centaine de participants, animée par de jeunes femmes de Sarajevo, la chorale de Corona, avec Tijana Vignjevic!2

Au terme de la troisième rencontre, le Général fut convaincu de notre sérieux, et de la confiance est née une amitié. Il accepta de se rendre à Berlin en novembre 2018 pour les manifestations finales du projet, alors qu’il craignait encore d’être repéré par la police allemande, et il m’honora d’une belle reconnaissance au même titre que ses amis proches, à l’occasion des 25 ans de OGBH, en 2019.

Les jeunes, tous orphelins de guerre, l’aimaient et le respectaient comme leur père, tous. Il avait implanté en eux l’exigence de tolérance religieuse et d’ entraide sociale, l’ambition de réussir sa vie et de le faire dans un esprit de service à la communauté. Ceci alors que sa famille n’était pas épargnée: son épouse m’a fait remarquer que leurs fils avaient émigré et qu’elle, malade, ne pouvait plus les voir…

Il était aimé et respecté partout à Sarajevo (sauf en terrain serbe) et au-delà. Se promener en ville avec lui, donnait du baume à l’âme et il y avait de quoi être fière de sa confiance!

Je veux saluer cette figure du Général Divjak parmi d’autres passionnés d’humanité que nous avons pu rencontrer sur nos chemins d’exploration de fraternité, en Europe de l’Est. C’étaient des Polonais et des Russes, et c’étaient des hommes parfois âgés aussi. Aucun n’avait la stature ni la renommée du Général Divjak, mais tous lui ressemblaient par leur attitude énergique, compassionnante, paternelle et souvent autoritaire.

Il y avait des enseignants: je revois cet instituteur sur un terrain vague derrière de grands ensembles HLM jetés aux abords de Saint-Petersbourg, sans infrastructure aucune. Il y avait aménagé cabane et roulotte, dans l’une vivait un cheval, dans l’autre lui-même afin de recevoir les enfants pour des cours d’équitation, d’observation et de dessin artistique. C’était d’une modestie pouvant faire sourire, et en même temps un signe de protestation et d’affirmation du droit à la culture, de l’urgence de ne perdre aucun enfant dans le tourbillon des années 1990.

Ou ce maître d’école d’un village près de Poznan, Pologne, qui nous a rejoint avec sa classe pour fêter le 17 octobre3 1993 à Berlin, sur le tracé de l’ancien Mur. Ils avaient préparé un spectacle mettant en lumière le rejet d’un enfant à qui un groupe fait porter tous ses maux. Symboliquement, les élèves jetaient leur manteaux pas-dessus l’un d’eux, recroquevillé sous le mépris, en l’accusant des problèmes dans leurs familles. Cet instituteur n’avait pas pu lire René Girard sur la fonction du « bouc émissaire » , mais il avait su retracer les mécanismes profonds de l’exclusion sociale avec ses enfants.

Je vois Sergueï Levine à Moscou, psychologue dans une colonie pénitentiaire pour jeunes. Lorsque l’établissement fut dissout après 1991, il refusa, avec d’autres éducateurs et éducatrices, de laisser les jeunes se perdre dans la jungle de la ville. Ils créèrent une association pour les accompagner. Avec une délégation, il assista à une rencontre organisée par ATD Quart-Monde à l’ONU à Genève pour y prendre la parole au nom des jeunes du monde. Nous avons vécu de fortes échanges de jeunes, au Brandebourg, et au bord du Dniepr, à Olvia cité archéologique en Ukraine. Un de ses éducateurs était Yuri, de Saint-Petersbourg: une génération plus jeune, mais de la même trempe d’engagement pour les jeunes: une professionnalité du coeur et de l’expérience vécue. Tous les jeunes participants aux rencontres la reconnurent immédiatement. Sergueï a été victime d’une attaque physique dans la rue, à Moscou, un an plus tard. Je l’ai revu en 2000: il avait perdu toutes les forces de sa personnalité.

A Torun , Pologne, nous avons fait connaissance d’un Général à la retraite qui se consacrait aux sports pour les personnes de tout âge à mobilité réduite ou handicapées d’une manière ou d’une autre. Il mobilisait des générations d’étudiants pour accompagner des groupes, qui dans la Puszta, qui dans la Haute-Tatra, qui à la Mer Baltique, afin de vivre des expériences de partage et de performance sportive. Son association avait réussi à susciter de l’aide dans tout le pays.

Et à Lublin, de manière infiniment modeste, voici un vieux monsieur qui ne pouvait admettre que les dislocations économiques ne brisent des familles et des couples, et qui avait réussi que quelques appartements dans une vieille maison au centre ville puissent accueillir des femmes avec enfants. Il s’occupait de tout et semblait s’épuiser dans cette misère qui accablait la Pologne des années 1990. ….et à Lublin encore, un prêtre, âgé lui aussi, qui maintenait des colonies de vacances familiales au bord d’un lac et s’efforçait d’accueillir ceux qui ne pouvaient plus payer. Je garde en souvenir la fatigue de ces hommes, usés à la tâche que leur flamme pourtant leur prescrivait.

A mon sens, tous ces hommes incarnaient une tradition pédagogique qui remonte à l’idéal de Leo Tolstoï, inspirée aussi par Makarenko…certains ont dû lire Janusz Korzcak. Ce sont des traditions maintenues dans les régimes socialistes, sans doute perverties dans le régime des camps et colonies, mais intériorisées dans ce qu’elles inspiraient de meilleur par certains hommes, et portées jusqu’à leur grand âge par les quelques-uns que nous avons eu la chance de rencontrer

Cela aussi, est un héritage de l’Europe de l’Est .

Adieu Jovan Divjak, mon Cher Général!

Photo: Mai 2013, Le Général et Mersiha Turudja , OGBiH, reçoivent VoCE14-18 (C.Bouveresse)

1Au Brandebourg, en 1993, on avait été plus clair encore: » Si vous repartez d’ici dans 10 ans, ce n’est pas la peine de venir » (M.Beck, Maire de Gerswalde, Uckermark)

2Ces jeunes femmes n’étaient pas une délégation directe de OGBH, mais notre partenaire artistique, pourtant, elles représentaient bien tout Sarajevo, et le Général était aussi fier d’elles que de ses protégés.

3Journée Mondiale pour Vaincre la Pauvreté