Un point d’étape après le premier confinement

Entendant tant de critiques et de théories complotistes, je ressens le besoin de faire le point.

En Allemagne, la Santé Publique relève des autorités régionales (Länder) autant que fédérales : elles étaient 16 + 1 à décider, parfois en sens inverse. Malgré les différences d’approche dans nos deux pays, de part et d’autre du Rhin les réponses des autorités publiques ont été sans cesse discutées. Mais la défiance totale envers les autorités, elle, est bien française.

Bien au-delà de la critique circonstanciée des réponses dans nos divers pays, cette crise me semble illuminer une partie des contradictions, les impensés de nos modes de vie, des confusions et glissements dans la pratique de nos « valeurs ». « Les malades sont les réformateurs de la société, c’est le SIDA qui nous l’a appris », disait hier matin1 l’ historien Professeur Boucheron.

Reprenons les interrogations.

Sur le nombre d’informations contradictoires non-vérifiables pour le citoyen de base :

  • Oui, le bruissement scientifique et politique se faisait entendre en force croissante. Perturbant par moments, oui. Faut-il en conclure que le pouvoir brouillait une vérité qu’il détenait? Personnellement, je préfère le bruit du débat, des hésitations et «trial & error» au silence imposé par le gouvernement chinois à ses médecins et ses scientifiques. Mais force est de constater qu’une dictature est mieux armée qu’une démocratie pour organiser des réponses collectives fortes à des défis forts. A chacun de choisir, ici, nous en avons la chance.

* La prudence face à un phénomène inconnu est immanente au métier des scientifiques, la multiplicité des hypothèses et parfois leurs contradictions l’est aussi et c’est un gage de sérieux.

Et les combats de chefs sont les ingrédients collatéraux de toute avancée scientifique , la concurrence des équipes dans la course aux subventions d’abord, aux permissions de mise au marché ensuite, des modes et tendances séduisantes, etc.,, qui ne se trient eux-mêmes que par les retours, parfois dans la douleur, parfois la grande douleur, d’expérience dans le long terme. Et oui il y a les cas criminels. 2

* La floraison de rumeurs:

L’histoire des épidémies et de toutes les catastrophes relate le pouvoir de la peur et des rumeurs 3 qui aujourd’hui, s’expriment par les moyens dits modernes de communication.

* L’ «Histoire des masques»: le choix de «rassurer pour éviter les paniques» plutôt que d’annoncer la vérité est un grand classique . Oui le gouvernement est tombé dans le piège et a, in fine, perturbé et installé la méfiance envers toutes les décisions suivantes.

* Abus de pouvoir par les autorités policières / des policiers individuels personnellement : C’est vieux comme le monde tout comme le fait que le pouvoir est toujours obligé de couvrir ces abus car il repose sur la loyauté de ses agents. C’est un combat sans fin , d’autant plus qu’en juin 2020, nous sommes témoin que le pouvoir est pris entre le besoin de donner des gages à la jeunesse et à tous qui subissent le racisme, et celui de sauvegarder la loyauté de la Police….

* La tentation du contrôle total : Dans toute action, face à la complexité d’un problème, un responsable est tenté de maîtriser, et la maîtrise appelle à plus de maîtrise encore, le contrôle appelle le contrôle total. Dans un pays centralisé comme la France, la population rejoint le pouvoir dans cette tradition de tout faire tenir dans une main. La nécessité de protéger appelle la volonté de contrôler.

Dans la société dite moderne qui n’accepte pas la mort, le «zéro risque» en tant que mode opératoire s’est généralisé. Intrinsèquement, nos sociétés ont adopté le mode de «judiciarisation» de tout conflit : faute – culpabilité – jugement. 4

«Protéger» revient alors pour le pouvoir, aussi, à se couvrir contre tout reproche par des recours en justice, et appelle des interdictions sans nuances, radicales,5 généralisées (en France particulièrement, où la République est « une et indivisible », contrairement à des pays fédéraux).

Ces besoins de contrôle ont enfanté des initiatives gouvernementales qui, on peut s’en féliciter, ont été immédiatement et fortement été contredites: p.ex. le site gouvernemental de choix de sources d’informations «sûres, vérifiées»6, la mise en place d’une réserve sanitaire. La multiplication des recours en justice contre des décisions prises par les autorités à divers niveaux assurera, je l’espère, que le débat sur le contrôle gouvernemental/ sociétal en temps de crise sera profond et remuera encore longtemps la société française, et je trouverai cela important. A cet égard, il est reposant d’entendre dire, en Allemagne, le Ministre Fédéral de la Santé «Nous aurons beaucoup à nous pardonner » .

* Y a-t-il volonté de provoquer crise et opportunités de profit ? Exemple Fondation Bill and Melinda Gates? Pourquoi curieusement, ménage-t-on dans la discussion, le pouvoir chinois? Que des gens comme Bill Gates récupèrent in fine leurs mises de fond dans la recherche, par des participations dans des industries pharmaceutiques, ressemble depuis longtemps à une stratégie leur permettant de répondre présents chaque fois qu’il faut relever un nouveau défi en avançant de l’argent pour la recherche.(SIDA, Ebola…). Je ne connais pas assez ces dossiers pour juger si, au-delà d’une stratégie qui me semble plutôt saine car elle accepte des risques, il y a des manières répréhensibles.

Que penser de l’ensemble des questions soulevées par les soupçons de « complots »

La multiplicité des débats (même parfois confus) émane de la complexité d’une pandémie inconnue face à des mécanismes de défense simples et archaïques7, donc limités. (mise à l’écart des malades, distanciation, hygiène). Peut-on pour autant analyser que des gouvernants détenaient une vérité , « la » vérité, cachée au public ? La diversité des approches dans le monde me font en douter.

Cette multiplicité me semble plutôt signe d’une société ouverte où toutes les hypothèses s’étalent publiquement.

*Subissons-nous des gestions à la Hitler / Staline ? Les totalitarismes parlent plutôt en permanence d’une seule voix. Les Nazis, de 1923 à 1945, n’ont propagé qu’un seul discours et, au pouvoir, l’ont imposé par la force de la peur, à tout le monde («Gleichschaltung», mise au courant électrique unique). Idem URSS. Idem Chine aujourd’hui, etc.

Questions graves qui , à mon avis, restent ouvertes après le « confinement »

Traitement des personnes âgées :

Nos gouvernements ont pris le parti de protéger la vie humaine, toutes les vies, aussi celles qui approchent de la fin naturelle de leur cycle de vie. L’expérience de l’Angleterre montre que ce choix se défend tout à fait.

Il ne m’en pose pas moins plusieurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse pour le moment :

  • nos pays et nos opinions n’ont pas le même réflexe d’urgence face à d’autres évolutions qui propagent la mort, dans nos pays par dizaines de milliers (pollutions, addictions, route, suicides, …),
  • nos pays et nos opinions ont en même temps ignoré les menaces de pandémie qui pèsent sur les populations aux portes de l’Europe, entassées dans des camps.
  • le grand âge est un marché qui obéit aux mêmes règles que les autres segments: très solvable (et non-saturé encore) en haut-de-gamme, insolvable en bas et donc délaissé des investissements :

° certains EHPAD sont, en temps ordinaire, des mouroirs pour leurs résidents. Il n’est pas vrai que toutes les familles s’empressent de se préoccuper de leurs vieux. La canicule en 2002 a fait éclater le sous-fonctionnement de nombreuses institutions, de même que la crise actuelle. Des résidents et des soignants sont morts dans des conditions dont on ne sait encore tout.

°par ailleurs, la vieillesse et la mort ont généré un business qui rapporte : c’est l’envers de la longévité. L’argent des «boomers» est abondant en Europe, une manière de se le procurer, lorsqu’ils ne peuvent plus consommer des croisières de luxe, est de les installer dans des résidences privées. En Allemagne, large publicité est faite auprès des jeunes pour placer leur argent dans ces résidences, à rapport lucratif.

  • le débat autour du grand âge ne portait pas tant, ces dernières années, sur la protection de la mort, mais sur l’aménagement de la mort : accompagnement, refus de l’acharnement thérapeutique 8 , droit à mourir dans la dignité. Le débat porte sur le droit au suicide assisté. En Suisse, les établissements d’aide à la mort assistée, sont recherchés (et peut-être aussi une réussite financière, à vérifier). En Allemagne, un terme du débat est posé ainsi : « organiser le décès précoce de manière socialement compatible » (« Das sozialverträgliche Frühableben organisieren »).

Où est la cohésion entre une tendance lourde à évacuer les vieux et la mort, voir de propager une culture de la mort d’un côté, et l’empressement à «protéger nos vieux»? Nous avons entendu le Président du Conseil Scientifique dire que pour « déconfiner le pays actif », il fallait garder en confinement «tous les vieux, les obèses, les cardiaques et les diabétiques, soit 18 mio de personnes» – entendez: on met «tout ce monde» à l’écart (comme au Moyen Age ) afin que les autres puissent vivre. Et on entend bien la nécessité que le pays actif vive, on a pu dire que «les jeunes se sont sacrifiés pour les vieux«9 .

L’opinion a immédiatement réagi en refusant ces propos du Président du Comité Scientifique 10. La pandémie finalement, fait-elle confirmer le choix de vouloir vivre ensemble ? Tout en acceptant qu’il faut bien mourir un jour d’une manière ou d’une autre ? Dans ce cas, la cohabitation avec le grand âge, la maladie et la mort subira des transformations de fond.

Traitement des Jeunes : écoles, universités, jeunes

Ceux qui sont proches des jeunes semblent très inquiets:

-Nous avons entendu une amie, impliquée dans la politique de la Ville d’une de nos grandes villes, affirmer que 5% des élèves sont rentrés en classe à Mi-Mai, que les parents (souvent des mères célibataires) sont submergés. Or, elle dit qu’il est impossible de laisser s’écouler l’année scolaire ainsi dans des sables. Il faut réagir car c’est «irréparable».

– Des proches, universitaires, font part des soucis qu’on se fait pour les étudiants (mal équipés), et les enseignants. Le télé-enseignement n’apparaît pas être une solution à trop utiliser.

– Les CROUS de Paris, Lyon ont régulièrement fait parler d’eux dans les médias en dénonçant la précarité des étudiants .

– L’intervention le 3 juin, du Professeur d’Histoire Patrick Boucheron, enseignant au Collège de France11, se voulait alarmiste sur le sort des étudiants en manque de projets: «cela risque d’alimenter l’attitude «no-future». Et de dire «bravo à ceux qui manifestent au lieu de se précipiter dans les cafés». J’approuve.

Lien pauvreté – pandémie :

La pandémie tue ceux qui sont entassés, les taux de mortalité dans les capitales du monde occidental que sont NY, Londres et Paris l’ont montré. Les inégalités – anciennes – face à la vie et la mort, ce que l’on aime oublier en se référant à l’état-providence, éclatent au grand jour. Le COVID a rendu les gens plus largement conscients et ils s’approprient la révolte.

Cette précarité sanitaire en tant que partie constitutive de la pauvreté est étudiée depuis très longtemps.

Pour ce qui est de l’Europe, par les hygiénistes du XIXe siècle, après l’entrée en «Etat Providence / Welfare State / Sozialstaat» , par les sociologues Anglais dans les années 1950, par les chercheurs en sciences sociales et notamment ATD Quart-Monde à partir des années 1970, et repris après les années 2000 un peu partout dans les milieux scientifiques, seulement à la marge dans les milieux politiques.

Dans l’action sanitaire, c’est auprès de ces populations que le couple protection/ contrôle apparaît le plus clairement, depuis toujours 12 .

Et pourtant, malgré tout ce que la science et l’expérience savent depuis longtemps, c’est bien dans ces lieux que même après le déconfinement, le virus danse, comme le montrent les abattoirs en Allemagne, lieux d’emploi de misère bien connus depuis les années 1980 par l’équipe ATD-Quart-Monde Allemagne.

A chaque génération, il faut recommencer le combat – combats inséparables de la lutte contre le virus.

MJL/4/Juin /2020

1France – Inter 7/9, 3 juin 2020

2 on peut rappeler des scandales:„die Contergan-Kinder, » Allemagne années 1960, Mediator en France, les implants…

3L’ouvrage le plus connu : La rumeur d’Orléans Edgar Morin, 1972

4La crainte de l’impunité a fait disparaître le présupposé implicite de la bonne foi. Avec lui, à mon avis, a disparu l’acceptation de l’erreur. Elle se mesure notamment dans le domaine médical où le corps médical se couvre de tout recours du patient en cas d’échec; mais aussi dans le domaine éducatif avec la tendance à abaisser l’âge de responsabilité légale des jeunes; avec le droit des enfants à intenter des procès à leurs parents, exemple de paroxysme, le procès intenté par un jeune adulte handicapé Belge à sa mère pour l’avoir fait vivre…..

5d‘où les protocoles sanitaires technocrates et inaplicables tels quels

6Le « Ministère de la Vérité » dans l’oeuvre de George Owell, « 1984 »

7Faut-il rappeler les léproseries du Moyen-Âge ?

8Affaire « Vincent Lambert » a beaucop interpellé l’opinion

9Prof. Patrick Boucheron, prof d’histoire, France-Inter 3 juin

10Le Prés. Rép. intervint le lendemain en disant que les personnes âgées ne seraient pas obligés à se confiner, mais qu’on faisait confiance à leur responsabilité. Ce fut avant le 11 Mai.

117-9 de France Inter, 3 juin 2020

12 Et logiquement, les totalitarismes ont trouvé les solutions les plus définitives….