“Entre le marteau et l’enclume” –

– c’est dans la ligne de ce commentaire de l’Iman de la Mosquée de Bordeaux 1 après l’assassinat de l’enseignant M.Paty, désignant la situation des Musulmans de France, que je vais tâcher, ayant besoin de chercher un fil dans un nœud devenu impossible à démêler, d’approcher le débat en tant que Franco-Allemande et protestante.

Car même si les confrontations sont moins spectaculaires en Allemagne, même si la deuxième et troisième génération de l’immigration turque prend aujourd’hui part aux responsabilités politiques du pays, il ne faut pas croire qu’une nostalgie certaine d’Empire Ottoman n’y pousserait ses pions …proposant , par exemple, à Cologne, la construction d’une mosquée égalant la cathédrale. Il ne faut pas croire que les « meurtres d’honneur » récurrents n’établiraient pas dans les têtes musulmanes l’idée que la justice peut s’exercer de manière communautaire. Il faut savoir que le financement de certaines Amicales pose problème depuis longtemps. …En réaction à l’assassinat de M.Paty, le responable du grand syndicat d’enseignants Deutscher Lehrerverband témoigne ‘un « climat d’intimidation «  à l’école.2 On se souvient de l’attaque sur un marché de Noël à Berlin, et tout récemment, une attaque au couteau sur une personne, à Dresde est dans tous les esprits. Des réfugiés ayant trouvé accueil au pays ont été utilisé pour mener ces attaques.

Tout cela au milieu d’un bruit de racisme qui, après avoir été jugulé pendant des décennies, non sans avoir couté la vie à des immigrés ou réfugiés, s’étale aujourd’hui bruyamment.

De ce débat complexe, dont tant de termes ont été piégés au fil des catastrophes successives, parmi lequelles j’inclue, symboliquement, la mort de deux gamins de la France des cités,dans un transformateur d’électricité en 2005 , s’imposent aujourd’hui trois questions au moins à mon sens.

Le multi-culturalisme de fait en Europe instrumentalisé par le fascisme islamiste

Voilà le “marteau”: progressivement, nous avons vu l’exercice de la religion usurpé par la construction identitaire, menaçant de priver les Musulmans de la liberté de choix face au mode de vie occidental, du frottement créatif des cultures.

Combien il est naturel, compréhensible, anodin, de se rattacher à ses origines, voir de vivre de manière communautaire quand on est à l’étranger! Vivant à Bruxelles, j’ai vu des mères de famille allemandes d’acheter jusqu’à leur papier de toilette à Aix-la-Chapelle…et ne jamais apprendre le français. Même en étant bi-nationale moi-même, la Paroisse de Confession d’Augsburg , Rue Blanche à Paris, était un port de rattachement “du pays” où le culte et la culture partagée se mêlaient intimement, pour le bonheur de beaucoup. Tolérance et respect religieux de pair avec le multi-culturalisme me sont devenus une part du cosmopolitisme de nos pays. Un poumon de respiration.

Je défends le port du foulard: le chapeau que ma mère, mes grand-mères ne quittaient jamais; les coiffes de mes ancêtres qui me sourient du mur de mon bureau; les bonnets des femmes juives; les belles dentelles noires sur les têtes féminines espagnoles pendant la messe catholique jusqu’au Concile Vatican II; le foulard éclatant blanc, noué à la nuque, des travailleuses à la campagne en Pologne et en Russie; les foulards noirs noués sous le menton, des paysannes des Appenins; ceux, tirés bas jusqu’aux yeux, des travailleuses yougoslaves en Allemagne dans les années 60…..:jusqu’au voile de la mariée, le couvre-chef féminin puise ses sources dans les profondeurs de nos agricultures, cultes et cultures, en Europe et autour de la Méditerranée.

Mais ne plus porter un voile était une victoire libératrice des femmes dans le monde musulman des années 1960, et en Turquie c’était une victoire du laïcisme d’ Ataturk, après l’effondrement de l’Empire Ottoman…

….et je n’ai pas vu ou voulu affirmer que ce foulard , apparu à Berlin dans les années 1990, était peut-être en partie, un cheval de Troie introduit dans la ville. Mais un jour en 1997, à Kreuzberg, dans le quartier turc de Berlin, j’ai pris conscience que certaines femmes ne me regardaient pas mais regardaient à travers moi , dans la rue, comme si je faisais partie d’une puissance d’occupation. Il m’a alors semblé que quelque chose d’irréparable s’était produit.3 4

En 2004, au cours d’un chantier d’été international, des jeunes venus de Corrèze m’interpellèrent sur “l’obligation” que nous leur imposions de fêter le 14 juillet. Aujourd’hui, mon cœur se serre quand je vois les gamines musulmanes enfermées dans des burkinis pendant que leurs camarades s’éclatent dans la piscine: sont-elles libres? Aujourd’hui, à Sarajevo, l’éducation à la citoyenneté est compromise par les “trois écoles sous un toit” organisée de telle sorte que les Musulmans, les Orthodoxes et les Catholiques ne se croisent pas. Aujourd’hui, m’apparaît clairement la trame de la tentative de mise sous tutelle des populations musulmanes par des groupes financés depuis des pays qui portent l’ambition d’un Islam glorieux.

Aujourd’hui, l’Europe est au pied du mur. Il faut récupérer le terrain perdu, s’opposer à la mainmise culturelle sur les croyants, récupérer la liberté de choix des femmes et hommes musulmans, la possibilité de profiter des chances qu’offrent les démocraties occidentales – et la liberté d’en refuser, de contourner l’hypocrisie et l’arrogance, les excès, les travers et la myopie de la société occidentale à majorité athée, matérialiste, comme tout un chacun en a le droit, et comme la jeunesse musulmane en donne l’exemple, en Algérie, en Tunisie, en Iran, qui partage la soif des jeunes du monde entier pour la liberté, la justice sociale et environnementale.

Le terrain perdu ne peut être récupéré seulement par des évictions et interdictions. L’histoire de notre propre couple qui a choisi, après 1968, de fonder sa famille dans le sillage de l’action et la réflexion de Joseph Wresinski et du Mouvement ATD Quart-Monde, de choisir avec bien d’autres “volontairement” une vie de partage, nous permet aujourd’hui d’affirmer que que des mouvements populaires profonds de fraternité libre sont possibles. Cette expérience – dépassant les frontières européennes – est un signal fort parce qu’il fonde le brassage des cultures sur le respect vécu de l’égale dignité de tout homme:

“Quelles que soient ses chaînes, dans le cœur de chaque homme est inscrit le mot “Liberté”,

quelle que soit l’injustice de son sort, dans le cœur de chaque homme est inscrit le mot “Egalité”, quelque soit le mépris qui l’écrase, dans le cœur de chaque homme est inscrit le mot “Fraternité” 5 . Qu’on se le dise!

Pour quelqu’un qui n’a pas vécu émotionnellement l’histoire française, la laïcité à la française reste une énigme. Il faut sans doute être sortis de familles ayant vécu sous l’emprise du « Curé » et du monde clérical pendant des siècles pour comprendre l’anticléricalisme viscéral en France.

En Allemagne, pays de cohabitation religieuse depuis 15556, ce phénomène existe 7 moins. Les croyants sont minoritaires, mais même à l’Est déchristianisé étatiquement entre 1948 et 1990, aujourd’hui, les Eglises se font entendre. Elles portent de grandes responsabilités éducatives, sociales, sanitaires , par le truchement de la fameuse « subsidiarité ». Les échanges mais aussi disputes religieuses, théologiques, font partie du débat public. Lors des conventions laïques, on peut suivre des études bibliques matinales ensemble avec des Ministres et Elus….qui s’y prêtent, même agnostiques. Lorsque le Président de la République ou le Chancelier prête sermon, il peut invoquer sa responsabilité face à Dieu et invoquer Son aide.

Lors d’une rencontre internationale de jeunes autour de la Journée Mondiale du Refus de la Misère, à Berlin en 2006, le groupe de participants allemands invitèrent les autres à une petite cérémonie dans une chapelle. 11 des 12 Français présents refusèrent net d’y entrer. Impossible de les rendre sensibles à la déception de leurs camarades qui avaient préparé un sketch, ou à la culture allemande différente de la leur.

Ces jours-ci j’entends8 des enseignants demander davantage de formation pour pouvoir enseigner et vivre la laïcité à l’école. L’une d’elle relate, inquiète :

«  Un enfant de 5 ans dit à un camarade qu’on « n’adore que Dieu » et non pas un champion sportif. «  Mais, ai-je envie de m’exclamer, c’est ce que l’on m’a appris en cours de grammaire française! Adorer vient de « orare », prier en latin, et désigne une attitude de concentration spirituelle: je féliciterais plutôt les parents du petit garçon de le former au discernement dans une société qui nous pousse à déifier les objets et les humains!

Une autre est soucieuse de la hiérarchie qu’établit un de ses élèves entre Dieu – l’enseignant – le père de famille. Mais oui effectivement, pour tous les croyants, « Dieu » , ce nom qui circonscrit la loi de la Charité et Miséricorde suprême, est au-dessus de la loi des hommes. Il en était ainsi pour Luther et pour Antigone avant lui. Il en est ansi pour la CIMADE aujourd’hui et autres chrétiens venant en aide aux « sans-papiers ». Cette loi morale supérieure offre le terrain où croyants et athées se retrouvent pour respecter la « fraternité » et je crois que le Conseil Constitutionnel a tranché ainsi récemment. 9 Seulement: cette loi supérieure appelle, au besoin, au sacrifice de soi-même et non au meurtre d’autrui 10 et de cela, tout enseignant doit pouvoir discuter librement, sereinement, avec ses élèves.

Et j’entends un enseignant à Sc-Pô expliquer que les religions sont « un fait historique et peut-être vouées à disparaître ». Ignore-t-il la place du religieux dans le monde? Comment confronter, par exemple, la tentation théocratique dans un pays ami européen comme la Pologne, avec une approche si légère ? 11

Comment des enseignants avec peu de bagage peuvent-ils apporter leur part de réponses aux besoins de sens, de recherche d’absolu, inhérents à la jeunesse ? La « laïcite à la française » ne peut pas ne pas les entendre! Les enseignants n’ont pas vocation d’y répondre par convictions personnelles mais par empathie et attention à ouvrir l’esprit des jeunes. Si leurs moyens sont trop réduits, les provocations les dépassent et dépassent aussi ceux-là parmi les jeunes qui les formulent en n’étant eux-mêmes que des outils d’autres.

En Allemagne, l’enseignement civique est traditionnellement doublé par enseignement religieux « confessé », çàd. par des représentants des cultes qui sont invités dans l’école pour répondre de leur foi de manière éclairée et substantielle. Mon Dieu je sais, cela n’a pas empêché ce peuple de tomber sous le coup du fanatisme, du fascisme, qui avait commencé par la terreur de quelques-uns. Ni de se détourner massivement des Eglises. Mais cela reste une piste aujourd’hui que de permettre aux jeunes de trouver, lorsqu’ils en ont besoin , des vis-à-vis qui offrent lieu et temps pour creuser le sens de la vie. Jeunes et adultes ont droit à une éducation populaire incluant les aspects spirituels. Car il me semble qu’une société s’appauvrit si elle se prive de la confrontation avec ce qui est vérité pour les forces de la foi et de l’idéal. 12

La liberté d’expression avec la liberté de blasphémer ,

voilà « l’enclume », pour les Musulmans avec laquelle les autres religions ont dû apprendre à vivre, en France. Saluons en passant la capacité d’humour auto-dérisoire de la tradition des Juifs d’Europe, peut-être leur arme de survie. Peut- être les croyants pourraient-ils s’entraider pour supporter cette ambiance …car le joyeux irrespect de l’esprit français est trop viscéral , et il a du bon !

Alors le Recteur de l’Al Azhar au Caire13 nous propose une solution qui prendrait la France en tenaille : une loi de l’ONU interdisant de blesser les convictions religieuses. Mais qui donc serait investi d’en dessiner les limites ? Juridiquement, la liberté d’expression dans le domaine des croyances et opinions, est universelle ou elle n’est pas.

La loi française distingue le droit d’offenser une croyance ou opinion, car elles sont abstraites, de l’interdicion de porter atteinte à la dignité d’une personne ou d’un groupe. (d’où l’interdiction de propos racistes, ou négationnistes).

Mais tout le monde n’est pas au même niveau d’abstraction ! Dans l’armée, on apprend à marcher au pas du plus lent – et dans tout groupe fraternel, aussi !

Il faut donc se reposer sur une capacité de respect mutuel et de sens de la non- provocation . Et là, peut-être, l’UNESCO pourrait-elle inviter au dialogue et élaborer des recommandations. Mais des recommandations de l’UNESCO, donc relevant de l’éducation, d’inviter au dialogue, au respect et à la tolérance, à la connaissance du fait religieux … ces recommandations pourraient elles faire contre – poids au texte de l’ISESCO cité qui revendique la « sécurité culturelle et l’immunité » des croyants musulmans ? Nous voyons à quel point la conception des droits établis comme universels après la 2e guerre mondiale est assaillie (et pas seulement dans le domaine de la liberté d’expression) et a besoin d’être défendue dans le respect mutuel.

En attendant, certaines complaintes de la part de croyants me paraissent bien fondées, dans la mesure où on leur demande du respect et de la tolérance en sens unique.

Car tout de même : au nom des valeurs « universelles » de la République Française (qu’elle -même ne s’est jamais privée de bafouer à l’intérieur 14comme à l’extérieur), on attend des gens du monde entier qui veulent y vivre, une assimilation à ce qu’il y a de plus particulièrement français dans ces valeurs D’accepter de «  nous faire insulter » comme dit l’Iman de Bordeaux. Nous autres chrétiens prenons cela avec de la hauteur – ne serait-ce qu’en haussant les épaules –

  • les Musulmans d’Europe, eux, sont pris entre des pressions insoutenables. La pression de pouvoirs islamistes qui veulent « notre futur » 15 et cherchent à étouffer toute vélléïté d’intégration d’un côté – la société française réclamant une loyauté sans failles à ses pratiques républicaines, de l’autre. Peut-être serait-il bon que les Français revisitent un peu leur dogme d’infaillibilité laïciste?

***

Ceci étant dit, le point préalable et urgent me semble être le rétablissement du monopole de la puissance publique d’user de la force.

Les usurpations de pouvoirs auto-judiciaires au sein des communautés culturelles, ethniques, religieuses doivent disparaître dans les faits afin de pouvoir s’éffacer dans les têtes.

Aux autorités religieuses de rappeler que « A moi la vengeance, dit le Seigneur ».

A l’Etat de faire respecter le Droit, délibéré avec les représentants des citoyens que nous sommes toutes et tous, toutes minorités confondues.

Hélas, je crains qu’en France comme en Allemagne après les abominations de 1975/7616, un long état d’urgence ne s’installe dans un glissement général de la société vers la droite.

Raison de plus pour aider la fraternité à se frayer un chemin à travers la peur. Elle existe, nous l’avons rencontrée.

Mascha Join-Lambert – 22 oct 2020 – 6 nov 2020, qui remercie Catherine Elie et Michèle Grenot pour leur partage de réflexion.

1France-Inter Samedi 17octobre , soir

2 Président Heinz-Peter Meidinger à la „Passauer Neuen Presse“ (FAZ, 20 octobre 2020)

3 Pour l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, « le projet islamiste est un projet colonial à rebours », ciblant les jeunes générations nées en occident. (Le Point, 20 octobre 2020)

4 « L’action islamique culturelle à l’extérieur du monde islamique » , publié à Doha en 2000 de l’Isesco (équivalent de l’Unesco pour la version panislamique de l’ONU) « qui a pour objectif d’édifier la personnalité de l’être musulman »… « garantir la sécurité culturelle et l’immunité nécessaire au développement de la personnalité du musulman » . (F. B-B, Le Point, 20 octobre 2020)

5Père Joseph Wresinski, Livre d’Or du Mémorial de l’esclavage, Ile de Gorée, Sénégal

61555 Paix Religieuse d’Augsbourg; 1648 Paix de Westphalie: les Catholiques et Protestants jouisent des mêmes droits

7En Bavière, pays très majoritairement catholique jusqu’en 1945, des batailles contre la présence de la croix au mur des salles de classe datent des années 2000 et ont été portées devant le Tribunal Constitutionnel Fédéral.

8Sur France-Inter dans les nombreuses émisions inter-actives depuis le 17 octobre

9En annulant la condamnation de citoyens ayant transporté des réfugiés sur des cols alpins , pris par l’hiver

10Mais il peut conduire au dilemme du “meurtre du tyran” , dilemme qui a paralysé -trop? – longtemps la résistance chrétienne allemande à Hitler , par exemple.

11 Pour le frère Adrien Candiar dominicain islamologue (La Croix) « considérer que le fanatisme est un excès de religion qui se dissoudra de soi même si l’on fait disparaître les religions de l’espace public », c’est considérer qu’une religion « n’est plus soumise à l’esprit critique sinon sacralisée ». Or une religion «  peut et doit être discutée, aucun croyant ne peut sommer quiconque de respecter en bloc sa religion comme un bloc sacré et indiscutable », c’est l’objet de la théologie.

12 Les pouvoirs publics ne peuvent prendre position en matière religieuse, mais ont le pouvoir d’aider à l’expression raisonnée des convictions, dans le cadre de la théologie en tant que discipline universitaire, soulignent, dans une tribune au « Monde », Anthony Feneuil et Jean-Sébastien Rey, enseignants en théologie à l’université de Lorraine. , 2 novembre 2020

13Information du 20 octobre 2020

14 Faut-il encore rappeler les questions sociales, le rapport Borloo, etc. Les islamo-fascistes pêchent dans les eaux troubles de pauvreté, du racisme et de la discrimination.

15Président Macron Le 21 octobre 2020

16Terrorisme dit RAF “Armée Fraction Rouge”